Rencontre avec Jacques PERRY à la librairie L’Arbre à lettres le 9 avril 2014

INTERVENTION DE VINCENT CORPET

JACQUES PERRY

9 avril 2014, 19h
roman

Jacques Perry, quand il prend conscience, a peur. Alors il s’étend et s’endort. Au réveille, il hésite longtemps à se lever mais son corps lui rappelle très vite qu’il est mauvais de vivre couché.

Théoriquement, rendre compte d’une vie apparemment aussi pauvre ne devrait pas être trop difficile mais, justement, en la croyant encore plus pauvre ou moins pauvre qu’elle n’est, Perry risque de paraître plus ou moins éteint et ces variations pourraient fausser son personnage.

La nuit par exemple, quand il croit à son inexistence absolue, il rêve énormément et de façon très précise. Il explore des mondes complexes et ses inhibitions du jour disparaissent. S’il ne parvient pas à saisir ses aventures rêvées pendant les brèves secondes où il s’en souvient encore, tout est perdu, le rêve s’est envolé, événements, images, paroles. Perry existe dans un nouvel ailleurs, Il est modifié mais comment, à quelle profondeur?
Les endormis de talent vivent dans un monde particulier auquel nous avons un très petit accès. Je crois même que le seul moyen de l’approcher est de l’inventer, à partir du plus léger indice et de notre don d’empathie.

L’une de ses occupation favorite est de caresser des milliers de destinées sans rapport avec la sienne grâce à la bibliothèque de la ville voisine, il lit ou survole près d’un roman par jour, il découvre les pays où il n’a pas mis les pieds, les métiers qu’il n’a jamais exercés, les situations qu’il n’a pas connues. Il garde son jugement, il est heureux de ne pas ressembler, par exemple à Julien Sorel ; il ne détesterait pas être Fabrice. Il est évidemment impossible de vivre comme eux, de penser comme eux. Perry est toujours ramené à son époque et tenté de vivre sa vie, mais il ne sait pas laquelle.

Il lui importe peu que les livres qu’il emprunte soient bien ou mal écrits du moment que le thème du roman le concerne. Si c’est bien écrit s’ajoutera le plaisir esthétique. Si c’est mal fichu, il aura le plaisir de se sentir supérieur. Il peut aussi rejeter les ennuyeux ou les tortillés. Perry apprécie la clarté qui le délivre de son âme obscure et l’assure de son intelligence analytique. Quand il sort de la bibliothèque avec le vingtième de son poids en livres (c’est la bonne proportion. Les très gros romans ont tendance à le fatiguer, surtout s’il lit allongé et qu’il doive les soulever. Il préfère aussi qu’une lecture ne dépasse pas deux jours : au-delà, il se souvient mal de ce qu’il a lu les jours précédents.
L’esprit neuf, il boit un verre d’eau, se fait masser par sa ceinture vibro-masseuse, retrouve son temps et regarde le livre entamé. Il peut alors en prendre un autre, moins épais, et retrouver une curiosité nouvelle.

Perry ne s’appelle pas Perry. Il aurait pu s’appeler Tom, c’est Mot à l’envers et ça paraît convenir à un écrivain. Il ne se souvient pas des Mots de Sartre. Il agite sa tête, les mots perdus se promènent librement, sans lien de sens. Cela pourrait donner quelques lignes excitantes. Il essaie de les écrire sur ce qui lui tombe sous la main. Il garde ces bouts de papier et ne les regarde jamais. Ils sont sans doute dans son tiroir auquel personne n’a accès. Tiroir foutoir de l’oubli. Sachant qu’il oublie tout, quand il a le temps, c’est à dire tout le temps, il ouvre ce tiroir et promène son regard sur ces facturettes, ces tickets, ces coins de pages déchirés au dos desquels il a écrit ce qu’il craint d’oublier.
Perry sait qu’il existe à peine et ça le rend furieux, furieux mou, furieux somnolent. Où est le secret d’une vie réussie? Il ne le sait pas, il ne l’a jamais su. Qui le sait?.

Je ne sais pourquoi je me suis collé ce pensum, parler de Jacques Perry, du moins ce que j’en connais ou ce qu’il m’en a dit.

En fait, l’écrivain me plaît et le personnage aussi.

Perry est un homme qui se croit insurpassable par l’originalité de sa pensée et de son écriture. il n’a rien compris à son époque, ou bien il la déteste. Il ne fait aucun effort pour l’habiter intelligemment. Il hait tout ce qui la passionne, par exemple ces signes de reconnaissance transmis par ces appareils de plus en plus sophistiqués et qui ne délivrent que des messages magiques et bêtifiants. Katalin, sa femme l’informe que dix personnes l’ont “likez” par Internet; il répond qu’ils auraient dû lui écrire. Il garde les lettres et les cartes qu’on lui adresse, dans un carton à chaussures qu’il n’ouvre jamais. Il ne prend le téléphone que si on le met de force dans ses mains

Je l’ai connu en lisant un de ses livres, YO PICASSO, à l’époque, en 1985 Philippe Ducat et moi lisions tout sur Picasso, et ce livre de Perry nous est apparu comme le plus fidèle à l’esprit du peintre. Ensuite tout à été très vite, Ducat a pris contact avec Perry et je le vis pour la première fois rue Mazarine. Nous avions rendez vous dans un café, il était en retard et je décidais de marcher quelque pas lorsque m’est apparu, une femme que je prenais immédiatement pour Jacqueline Picasso, mais avec 20ans de moins, c’était Astride Bartherotte, “madame Perry N°4” à ces coté Philippe Ducat et un homme qui ne pouvait être que Jacques Perry. Le soir même il achetait un de mes tableaux. Je me retrouvai contraint de lire ces livres… Je les ai tous trouvé, tous lu, Presque tous aimé, certain adorés: il est devenu un de mes auteurs favoris. Nous sommes devenus amis.

Je sais qu’il s’est marié cinq fois. Selon lui, ça s’est fait tout naturellement avec deux divorces et deux morts. La cinquième de ses femmes est là elle s’appelle Katalin. Il dit de lui-même qu’il est “monogame à répétition”. Cela me paraît assez vrai. Il me dit ce qu’il veut, c’est sa vie et sa vision de la vie et la version qu’il veut en donner aux autres.

: Il raconte que le jour de sa première communion il portait un costume Eton (qu’il décrit en détail). La cérémonie se passait dans une église, la chapelle de son collège étant trop petite. Les communiants partaient de leur place, s’agrégeaient à la file montante, recevaient l’hostie sur la langue en s’agenouillant devant l’autel puis empruntaient la file descendante pour revenir à leur place. Jacques montait communier quand il vit dans la file descendante un de ses camarades qui revenait à sa place en tirant la langue, les yeux révulsés. Sur la langue, l’hostie non avalée… Jacques perdit aussitôt la foi.

Je n’ai pas dit comment ils se sont rencontrés: Katalin avait traduit en hongrois, un grand roman de Perry, “l’Ile d’un autre”. Elle était à Paris, grâce à une bourse littéraire. Perry lui avait donné rendez-vous au Sélect, à Montparnasse. Déjeuner, exposition Picasso au Grand Palais. Ils ne s’étaient plus beaucoup quittés. Sauf à Noël, fêté par elle dans sa famille à Budapest. Début janvier, Perry l’avait rejointe. Par décence, Ils passaient leurs nuits à l’hôtel… Il l’a très vite enlevée sous les yeux de sa mère. Perry s’est giflé comme s’il se punissait de son audace. Elle a ri, elle est venue le voir en France très vite.

Je crois que je ne pourrai jamais raconter linéaire-ment sa vie. Il ne croit pas trop à la continuité de l’existence. Selon lui, nous oublions que nous vivons aussi la nuit. Les nuits sont doublement réparatrices, notre vie nocturne est autant et plus intense que notre vie diurne. Hélas, nous l’oublions le plus souvent.

J’ai déjà dit que le rêve modifie Perry. Il refoule dans le rêve, sans doute pour s’en débarrasser, les aspects dramatiques ou poétiques mal perçus de sa vie apparente.

“Lisez-moi !”, dit-il. Je le lis. L’esprit du personnage, sa pensée, se mettent à exister, puis se contredisent et s’évanouissent.

Cela m’amuse aussi ; c’est comme un jeu. J’essaie de l’attraper, il m’échappe. Je voudrais l’aplatir dans ce discourt, il se redresse aussitôt sous un angle que je n’avais pas imaginé.
Un jour j’ai demandé à Perry : “Qui êtes-vous?” Il m’a répondu : “Je suis ouvert et fermé comme une huître; je filtre, je me nourris d’invisible. Un peu de soleil le matin et, le reste du jour, dans l’ombre tiède de mon bureau”

Quand nous déjeunons ensemble, Perry aide Katalin entre cuisine et salle à manger mais parvient mal à cacher sa paresse, ses douleurs et son impatience. Je sais qu’il attend le moment de dormir. La sieste! Il va fermer les rideaux et s’étendre sur le lit. Dans la pénombre chaude, il va lire plus ou moins longtemps et s‘endormir d’un coup, le livre ouvert sur le ventre, toujours tenu par la main gauche à la bonne page. S’il se réveille, il va redresser le livre, et s’étonner de ce qu’il lit et de ne pas reconnaître les gens dont il s’agit et les circonstances souvent futiles de leur vie

Il aime l’idée d’être privilégié, même s’il répète souvent qu’il n’a pas eu de chance mais une extraordinaire liberté. Ce n’est pas contradictoire; il n’avait pas à travailler comme les autres, tous les jours à heures fixes. Ou bien, s’il s’y est essayé quelquefois, peu importait ; il finissait toujours par être rejeté. Avec égards on reconnaissait que les contraintes n’étaient pas faites pour un écrivain. D’avoir “travaillé”, mal, comme les autres, quatre fois, quelques mois, dans des agences de “pub” avant d’être viré, ferait partie de sa biographie.

Il n’a inventé aucun mouvement littéraire ; il ne rend compte que de lui-même, de sa singularité, de ses élans et de ses refus, évidemment attribués à des personnages fictifs. Il n’a jamais écrit sur lui-même, et ne fait que cela.

Plus je pense à lui à travers lui, plus je sais que je m’engage dans un labyrinthe dont je ne sortirais pas. Aucune définition de Perry, direz-vous, n’est possible sans la nuancer, ou carrément la contredire, il ne sait pas qui il est, et nous voici des milliers de personnages face à face.”

Il ne comprend rien aux textes clairement abscons de la haute philosophie dont les préceptes et les mots ne s’accrochent pas à son cerveau léger. Leur sens danse dans sa tête, ne le touche pas et le sommeil vient avant même qu’il n’entreprenne de les vaincre en perçant leur sens. La rencontre des écrits de Perry, aussi imperméable aux sphères supérieures de la pensée abstraite, est providentielle.

“Vous êtes un vrai écrivain, Jacques Perry, les mots s’échappent de vous comme ils peuvent, vous les arrangez à votre façon classique; c’est inné.

Vous pensez ne pas être un génie, vous ne vous aimez pas assez. Les mots vous viennent, pourtant.

On croit vous tenir et vous êtes ailleurs, dans un de vos mille refuges. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Alors je vais me taire pour aujourd’hui. Je ne peux éclairer qu’un tout petit secteur de votre labyrinthe.

N.D.E. : Ce texte, lu et composé par Vincent COPRET, est un collage réalisé à partir d’extraits d’un texte inédit de Jacques PERRY, que celui-ci dit ne pas connaître, dans un sourire irrésistible…